Le Forum social des Balkans, une chance pour l’Autre Europe

 

di CATHERINE SAMARY

L’union européenne (UE) est souvent – même dans le vocabulaire des courants progressistes, malheureusement  – identifiée à « l’Europe » ; et le fait que dix pays d’Europe centrale et orientale (PECO) l’ait rejointe[1] et que les « Balkans de l’ouest » soient admis comme des membres potentiels[2] n’a guère changé ce « biais » : on entend souvent dire qu’ils ont « rejoint » (ou vont rejoindre) « l’Europe »…  C’est ne pas désigner l’UE pour ce qu’elle est : une « construction européenne », historique, institutionnelle, socio-économique – et donc étouffer sa critique ou la présenter comme « anti-européenne ». Ce fut ainsi que, de façon mensongère, fut présentée Syriza dans les média pendant la dernière campagne législative en Grèce ;  et c’est ainsi que fut présenté le « non de gauche » français au Traité constitutionnel européen en 2005.

Cette « Europe idéologique » est aussi, comme le disait feu Eric Hobsbawm une  « métaphore d’exclusion » qui sous divers variantes désigne une « Europe terre de civilisation contre la non-Europe des Barbares »[3]. Aux Barbares habituels et plus que jamais cibles de toutes les xénophobies – les « étrangers » – la guerre froide de « l’Europe-civilisation », occidentale, a ajouté une exclusion politique : si les pays de l’Est  « rejoignent  l’Europe », c’est qu’ils n’étaient pas « européens » = civilisés ? Depuis la dissolution de l’URSS, c’est l’islam qui a remplacé le diable communiste comme « non-européen » en même temps que tout est fait pour imposer le capitalisme comme seul horizon de pensée : d’où la criminalisation des résistances et l’identification de tout passé communiste au goulag.  Un nouveau révisionnisme sévit qui renvoie dos-à-dos (au mieux)  le totalitarisme nazi et les révolutions et résistances antifascistes du XXè siècle – dont celle impulsée par les Partisans yougoslaves. On réhabilite même les « patriotes » fascistes contre les communistes « sans patrie ni frontières ». A fortiori cherche-t-on à bannir des mémoires les tentatives de socialisme autogestionnaire et les conseils ouvriers en rupture avec l’URSS stalinisée.

Les peuples des Balkans cumulent tous ces enjeux. Les populations qui avaient fait partie de l’Empire ottoman – mais aussi la Turquie – sont -elles « européennes » - dignes de l’être ? Certains courants albanais du Kosovo le revendiquent… en vantant leur catholicisme  et dénigrant l’islam. Mais le basculement anti-communiste de biens des anciens membres du parti unique vise aussi une « reconnaissance » européenne. Et sous diverses étiquettes, bien des courants politiques croates ou slovènes ont vanté leur passé dans l’Empire austro-hongrois et cherché les appuis du Vatican contre les peuples « balkaniques » arriérés. Le nationalisme croate peut être anti-serbe, anti-juif et anti-européen autant qu’anti-balkanique » (rejetant à la fois les Balkans comme « barbares » et de riches traditions  socialistes). Mais on trouve aussi des variantes se revendiquant de « l’Europe » contre tous ces « Autres ». Ainsi, Franjo Tudjman, ex-communiste dirigeant de l’indépendance croate des années 1990 se réjouissait que sa femme fut « ni serbe ; ni juive », et tout en assimilant les musulmans bosniaques à des Croates, se présentait à l’Occident à la fois comme « démocrate » contre « le serbo-communisme » et comme « rempart » protégeant « l’Europe » contre l’islamisme…

C’est dire que dans les débats précédant le référendum d’adhésion de la Croatie à l’UE en janvier 2012, un « non de gauche » à l’UE se confrontait à d’immenses enjeux idéologiques. Il se devait en tous les cas d’être « balkanique » contre tous les nationalismes réactionnaires de la région, de se démarquer du « socialisme » de Slobodan Milosevic, du système de parti unique ou des pratiques sectaires. Mais il s’inscrivait en même temps contre les révisions de l’histoire de la révolution yougoslave et de l’autogestion,  en dressant le bilan désastreux socialement de plus de vingt ans de restauration capitaliste [4].

C’est dans une période de conflits sociaux croissants dans les Balkans[5] – des Indignés de Roumanie résistant notamment à la privatisation de la santé aux grèves et protestations contre les privatisations mafieuses, en passant par les  luttes étudiantes particulièrement fortes en Croatie en 2010-2011 contre la marchandisation de l’éducation et de la culture -, et un large discrédit des partis existants  que s’est installé depuis cinq ans le Festival subversif de Zagreb http://www.subversivefestival.com . Celui de mai 2012 était placé sous le thème de « la fin de l’Europe telle que nous la connaissons » et marquait un tournant en organisant le premier Forum social balkanique. Celui-ci accueillait une cinquantaine de  syndicalistes, étudiants, membres d’associations diverses venant à la fois de pays déjà membres de l’UE (Roumanie, Bulgarie) – voire de l’euro-zone comme  la Slovénie-, de pays en passe d’intégrer l’UE (la Croatie le 1er juillet 2013) et des pays  candidats en attente de négociations finales (Macédoine, Monténégro, Serbie), ou  potentiellement candidats (Albanie, mais aussi semi-protectorats de Bosnie-Herzégovine et Kosovo).  Comme le dit un des participants roumains, « il faut regarder l’Europe avec les yeux de ses périphéries ». Il ajoutait que la Roumanie avait déjà subi tous les programmes  que la Troïka  impose en Grèce.

« Nous avons deux objectifs : dépathologiser les Balkans et déprovincialiser la gauche occidentale », explique dans une interview[6] Igor Stiks, un des deux jeunes organisateurs du forum avec Srecko Horvat.  « En réalité », explique-t-il « les questions sociales et politiques sont très largement les mêmes dans les pays des Balkans que dans les autres pays d’Europe, qu’il s’agisse des nouveaux ou des anciens membres de l’UE». Quant à la gauche occidentale, « il est temps qu’elle comprenne qu’elle n’est plus forcément au centre du monde et de tous les débats » poursuit le jeune sociologue et écrivain qui dit appartenir  « comme des milliers de gens de ma génération, à un prolétariat intellectuel mondialisé ».

Les  thèmes prioritaires débattus au Forum  sont significatifs d’une telle « mondialisation intellectuelle » : la justice sociale, la résistance à l’agenda néo-libéral, la lutte pour les biens communs, les relations économiques, la désindustrialisation et les luttes des travailleurs, enfin la crise de la démocratie représentative et l’exigence d’une profonde démocratisation des sociétés balkaniques. Comme le dit le contre-rendu de ces débats sur le site « un autre Balkan est possible »[7], « les luttes en cours doivent rejeter les frontières artificielles dans les Balkans, qu’elles soient dressées entre les Balkans de l’Est ou de l’Ouest ou entre les membres de l’UE, les candidats, ou les (semi)protectorats sous contrôle international. Des problèmes partagés requièrent des actions transfrontalières basées sur des valeurs partagées de justice sociale et de démocratisation profonde ».

Semblables regroupements et actions communes dans les Balkans ou en Europe du Sud, peuvent se se consolider en étant popularisés et relayés à l’échelle de l’UE. Le prochain Forum de Zagreb en mai 2013 s’articulera avec la préparation d’un sommet européen des Alternatives prônant la désobéissance massive à des projets injustes, inefficaces et non démocratiques, au profit de projets protecteur des droits sociaux et des biens communs qui doivent échapper à la marchandisation - dont la nature, l’être humain, les services publics et la monnaie…



[1] En 2004, outre Chypre et Malte, 8 PECO intégraient l’UE : Hongrie, Pologne, Slovénie, Slovaquie, République tchèque et les trois pays baltes, rejoints en 2007 par la Roumanie et la Bulgarie. Depuis lors, la Slovénie, la Slovaquie et l’Estonie ont adopté l’euro.

[2] L’UE a, depuis la fin de la guerre de l’OTAN en juin 1999, affiché le choix d’un « avenir européen » des Balkans de l’Ouest, regroupant les anciennes républiques yougoslaves – moins la Slovénie devenue membre – plus l’Albanie.  La Croatie est la première a avoir achevé  les négociations d’adhésion. 67% des votants ont dit oui l l’intégration en janvier dernier. Mais seuls 27% de la population en âge de voter se sont prononcés.

[3] Conférence donnée en septembre 2008 à Paris publiée le 5 octobre 2008 sur

http://goudouly.over-blog.com/article-23117587.html

[4] les premières lois de transformation de la propriété datent de 1989. Mais il n’y avait pas de capital ni de bourgeoisie « yougoslaves ». L’étatisation nationaliste – accompagnée par les conflits violents de partage ethnique des territoires – fut l’étape préalable aux privatisations forcées démantelant à la fois la fédération, les droits nationaux et la propriété sociale. Cf. Les articles sur ce sujet sur http://csamary.free.fr

[5] Voir le dossier du Courrier des Balkans (CdB) : « Les Indignés et la renaissance d’une gauche radicale : vers un printemps des Balkans ? », 8 novembre 2011.

[6] cf. compte rendu du Forum par Jean-Arnault Dérens CdB, 12 juin 2012.

 

 

 

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